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La structure de l'Homme aux Loups est souvent l'objet de controverses: névrose ou psychose ?

Parmi les éléments qui brouillent les pistes nous trouvons:

  • l'épisode psychotique de l'hallucination du doigt coupé à partir duquel Lacan dégage le phénomène de la forclusion,

  • le diagnostic de paranoïa posé par Ruth Mac Brunswick.

 

Ne pouvant pas traiter de tout, par rapport à l'épisode psychotique, nous ne ferons que rappeler qu'il s'agit d'un phénomène isolé et qu'il n'est pas sans lien avec la psychose du père, peut-être pourrions nous le considérer comme un habit emprunté à son père.(1)

Pour ce qui est du diagnostic de Ruth Mac Brunswick, nous verrons comment celui-ci est mis en cause par le matériel même qui sert à l'argumenter.

 

A propos de la différence psychose / névrose, j'ai trouvé dans le séminaire de Lacan,"Les psychoses", un passage qui peut contribuer à s'y repérer.(2)


"Nous donnerons là, si on peut dire, trois réponses au sujet du père.
Normalement, c'est à dire par l'intermédiaire du complexe d'Oedipe, nous aurons la voie, je ne dis pas que c'est l'essentielle, de la conquète de la réalisation oedipienne, de l'intégration et de l'introjection de l'image oedipienne. Mais le moyen, la voie, que le médium Freud nous dit, sans aucune espèce d'ambiguité, c'est la relation agressive, c'est la relation de rivalité.
En d'autres termes, Freud nous apprend que normalement c'est par la voie d'un conflit imaginaire que se fait l'intégration symbolique.
Il y a une autre voie qui se manifeste comme étant d'une autre nature. Elle nous est présente dans un certain nombre de phénomène que nous connaissons. L'expérience ethnologique  nous montre l'importance, quelque résiduelle qu'elle soit dans le plus grand nombre des critiques du phénomène de la couvade, qui est celui par où la réalisation imaginaire se fait caractéristiquement par la mise en jeu symbolique de la conduite. Est ce que ce n'est pas quelque chose de cette nature que nous avons pu situer dans la névrose d'un autre coté, quand je vous ai parlé du cas de cet hystérique décrit par Eisler, qui à la suite d'une certaine rupture traumatique de son équilibre se met à appréhender tous les symptômes d'une espèce de grossesse symbolique; car il ne s'agit pas de grossesse imaginaire, dans ce phénomène du sujet dont je vous ai parlé il y a quelques séminaires.

N'y a-t-il pas une troisième voie qui est en quelque sorte incarnée dans le délire? Et je crois qu'il y a là quelque chose de tout à fait frappant. Regardez ce que sont ces [petits hommes], ils ont un corrélatif manifeste dans le délire du Président Schreber. Ils sont des formes de résorption, mais ils sont aussi (et là les analystes touchent à quelque chose de juste) la représentation de ce qui va arriver dans l'avenir. Schreber le dit, le monde va être repeuplé par ce qu'il appelle des hommes-Schreber, par des hommes d'esprit Schrébérien, c'est à dire de menus êtres phantasmatiques qui vont engendrer une sorte de procréation d'aprés le déluge, qui est la perspective, le point de fuite vers l'avenir.

N'êtes vous pas frappés que, de même que nous venons d'apercevoir les deux formes précédentes, la forme normale et la forme névrotique ou para névrotique, l'accent mis dans un cas sur la réalisation symbolique du père, par la voie du conflit imaginaire, dans l'autre cas par la réalisation imaginaire du père, par la voie d'un exercice symbolique de la conduite. Ici [dans le texte de Schreber], qu'est-ce que nous voyons ? Nous voyons se réaliser dans l'imaginaire quelque chose de tout à fait singulier, en somme, ce quelque chose qui n'intéresse personne, ni les névrosés ni la civilisation primitive. Je ne dis pas qu'ils ne les connaissent pas, je crois que c'est erroné de dire que les primitifs ne savent pas le coté réel de la génération par le père. Simplement, ça ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse c'est l'engendrement de l'âme. C'est l'engendrement de l'esprit du père. C'est le père justement, en tant que symbolique ou en tant qu'imaginaire.

Mais nous voyons curieusement surgir dans le délire, sous la forme de ces petits hommes, une fonction imaginaire. C'est curieusement rien d'autre chose que la fonction réelle d'une génération, tout au moins si nous faisons l'identification que les analystes font entre ces petits hommes et les spermatozoïdes, cette sorte de mouvement tournant entre les trois fonctions, définissant du même coup comment sont utilisés, dans des cadres différents, la problématique de la fonction paternelle (...)."

 

Ainsi, schématiquement nous pouvons construire le petit tableau suivant:

 - Normal : Conflit imaginaire ----> réalisation symbolique du père.

 - Névrose : Conduite symbolique (symptômes d'une grossesse) ----> réalisation imaginaire du père.

 - Psychose : Conduite imaginaire (délire) -----> réalisation réelle du père.

 

Nous pouvons maintenant tenter de repérer ce qu'il en est des grossesses symboliques de l'homme aux loups:

 

  1. Dans son analyse avec Freud.

Cette grossesse symbolique, Freud en rend compte sans la nomée quand il analyse la parcelle d'hystérie de Sergueï:

«L'attitude féminine envers l'homme, écartée par l'acte de refoulement, se retire en quelque sorte dans la symptomatologie intestinale et s'extériorise dans les diarrhées, constipations et douleurs intestinales fréquentes dans les années d'enfance. Les fantasmes sexuels ultérieurs, qui sont construits sur la base d'une connaissance sexuelle correcte, peuvent maintenant s'exprimer de façon régressive comme troubles intestinaux. Mais nous ne comprendrons pas ceux-ci avant que nous ayons dégagé le changement de signification des fèces depuis les premiers jours d'enfance. » (pp. 232-233 du Gardiner).

Plus loin donc Freud nous parle de cette signification des fèces:

«A un stade ultérieur du développement sexuel les fèces prennent la signification de l'enfant. L'enfant nait par l'anus comme les selles. La signification de cadeau des fèces autorise aisément cette transformation. L'enfant est désigné dans l'usage linguistique comme un «cadeau»; on dit fréquemment de la femme qu'elle a «donné un enfant» à l'homme, mais dans l'usage de l'inconscient, l'autre coté du rapport, à savoir que la femme a «reçu» l'enfant de l'homme en cadeau, est à juste titre également pris en compte.» (p. 234).

Et enfin:

«Par le biais de l'issue commune de la signification «cadeau», l'argent peut donc attirer à lui la signification «enfant» et assumer de la sorte l'expression de la satisfaction féminine (homosexuelle).» (p. 235).

A lire cela nous pouvons vraiment nous demander ce qui a pu pousser Freud à engager, entre 1920 et 1926 une collecte d'argent qu'il remettait lui même à Sergueï, chaque printemps. Faisant cela, il ne pouvait que maintenir et renforcer la position féminine de l'homme aux loups. Il est bien difficile de répondre à cette question, mais je me suis dit que parmis plusieurs autres facteurs, la mort de sa fille Sophie en janvier 1920 ne devait pas y être pour rien.

 

  1. Dans son analyse avec Ruth Mack Brunswick.

Dans l'enchainement des évênements qui ont précédés le début de la cure avec Ruth Mack Brunswick il est remarquable de voir que Sergueï fait un ultime épisode de constipation. Nous ne savons pas ce qu'il en sera dans sa vie après cette analyse, mais ce qui est sûre c'est qu'on n'en entend plus parler dans le compte rendu de l'analyse. C'est un passage de relais, le symptôme nasale prend le relais de la constipation, mais pour parler de la même chose.

«en novembre 1923, la mère du patient arriva de Russie. En la recevant à la gare, il observa sur son nez une verrue noire.» et puis, «En mai, la mère du malade retourna en Russie. Quinze jours plus tard, celui-ci observa un petit bouton au milieu de son nez (...)» (p. 273-274).

A partir de là, le nez est hystériquement désigné pour parler de son identification féminine. Ce qui s'oppose alors est le désir de recevoir un enfant cadeau du père et la crainte d'être chatré en conséquence de cette féminisation. C'est le nez qui le dit.

Ainsi il semble que le nez soit à la fois un représentant du pénis et l'organe qui permet de parler d'une grossesse. Tout comme les fèces étaient à la fois des représentants du pénis du père et du bébé cadeau attendu de lui.

Et le passage où il est question de l'intervention du docteur X. pour l'extraction d'une glande apparaît comme une véritable scène d'accouchement et d'attouchement.

«Avec un instrument, il pressa le point infecté se trouvant sur le nez du patient: celui-ci poussa un cri et du sang se mit à couler de l'endroit où avait été la glande. Ainsi que son analyse le révéla plus tard, il avait été saisi d'une extase aiguë à la vue de son sang coulant sous la main du docteur». (p. 278).

Dans le registre de la grossesse il y a encore:

«Son nez avait augmenté si rapidement de volume qu'une de ses moitiés semblait absolument hors de proportion avec l'autre. De plus, il continuait à enfler; terrifié à l'idée que cela pût augmenter encore, il retourna chez le professeur X.» (p. 279).

 

Alors, que dire du diagnostic de Ruth Mack Brunswick. C'est comme si elle ne prenait pas la mesure de ce qu'elle a découvert. «un névrosé peut désirer et craindre la castration, mais il ne l'accueille pas à bras ouvert.» (p. 305).

Je ne crois pas qu'il ait été relevé le fait qu'il s'agit du point numéro «neuf» de l'énumération en neuf points du diagnostic. Je ne peux que reprendre ce passage de Freud souvent cité par Liliane : «Le nombre neuf nous est familier à partir des fantasmes névrotiques. C'est le nombre des mois de la grossesse et, chaque fois qu'il apparaît, il attire notre attention sur un fantasme de grossesse. » (Freud, Une névrose Diabolique au XVIIe siècle, in l'inquiétante étrangeté, ed. Gallimard, p. 292).

Comme si malgré elle, Ruth Mack Brunswick savait qu'il s'agissait d'un fantasme de grossesse. En tout cas ce chiffre neuf apparaît comme la preuve de ce qu'elle savait sans le savoir. C'est la délivrance qu'il accueille à bras ouvert. De la même manière qu'il était délivré de ses selles par les lavements.

Ainsi, c'est bien par une conduite symbolique (une grossesse symbolique) que Sergueï fait exister un père imaginaire, celui avec lequel, dans le fantasme, il réalise l'accouplement, celui de la scène primitive.

 

David Berton.

 

(1) A ce sujet, lire Une chose erratique dans le paysage de la névrose, le mal du père chez l'Homme aux loups, de Jacy Arditi-Alazraki in Un certain savoir sur la psychose, l'Harmattan, 2009, pp. 269-280.

(2) J. LACAN, séminaire Les psychoses, version sténotypée, séance du 25/4/1956, pp.15-17.