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C’est par rapport au destin de la motion pulsionnelle refoulée et qui ne peut viser qu’à la satisfaction et qui devrait donc obéir  au principe de plaisir que la question se pose de la transformation du plaisir en déplaisir.

C’est dans ce contexte que Freud donc énonce cette phrase que je trouve particulièrement énigmatique  dans laquelle « le signal de déplaisir » que donne le moi s’effectue « grâce à l’instance pratiquement toute puissante du principe de plaisir »

Je cite à nouveau cette phrase : « Nous nous représentons aussi volontiers le moi comme impuissant en face du ça, mais il lui suffit de donner un signal de déplaisir pour parvenir à ses fins, grâce à l’instance pratiquement toute puissante du principe de plaisir. »

Il étouffe donc dans l’œuf toute revendication du ça or pourtant c’est lui qui est censé être sous l’emprise de ce dit principe de plaisir.

 

Du coup j’ai été relire comment Freud définit ce principe de plaisir dans les Essais de psychanalyse juste avant d’évoquer ce qu’il appelle l’au-delà du principe de plaisir.Justement à propos de cette dénomination, celle de l’au-delà, je me suis toujours demandée pourquoi il ne l’avait pas nommé « l’en de ça du principe de plaisir », si cette pulsion de mort qui y est à l’œuvre s’y trouve dès l’origine, sous la forme même de ce que Freud évoque des névroses de guerre, des névroses traumatiques. Sans doute y a-t-il une justification à cela peut-être sous la forme d’une aspiration au retour à la terre-mère qu’implique la mort et ce qu’on appelle le cycle de la vie. Il y a un rêve de Freud qui l’évoque « Tu es poussière et à la poussière tu retourneras ».

 

Bon, dans les Essais de psychanalyse, Freud consacre le premier chapitre de son texte de l’Au-delà du principe de plaisir à définir ce qu’est ce principe.

«  La théorie psychanalytique admet sans réserve que l’évolution des processus psychiques est réglée par le principe de plaisir. Autrement dit, nous croyons, en tant que psychanalystes,  qu’elle est déclenchée chaque fois (cette évolution) par une tension désagréable ou pénible et qu’elle s’effectue de façon à aboutir à une diminution de cette tension, c'est-à-dire à la substitution d’un état agréable à un état pénible. » 

 

Le principe de plaisir consiste donc à transformer le déplaisir en plaisir par une diminution de la tension des processus psychiques. Ce serait donc cette transformation du déplaisir en plaisir qui définirait la satisfaction : un apaisement des tensions.

 

Voici ce fragment du texte de Freud :

 

« Nous ne visons, dans notre travail psychanalytique, ni à la priorité ni à l'originalité et, d'autre part, les raisons qui nous incitent à poser le principe en question sont tellement évidentes qu'il n'est guère possible de ne pas les apercevoir. Nous dirons cependant que nous ne marchanderions pas notre gratitude à toute théorie philosophique ou psychologique qui saurait nous dire ce que signifient exactement les sensations de plaisir et de déplaisir qui exer­cent sur nous une action si impérative. Il s'agit là de la région la plus obscure et la plus inaccessible de la vie psychique et, comme nous ne pouvons pas nous soustraire à son appel, nous pensons que ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de formuler à son sujet une hypothèse aussi vague et générale que possible. Aussi nous sommes-nous décidés à établir entre le plaisir et le déplaisir, d'une part, la quantité d'énergie (non liée) que comporte la vie psy­chique, d'autre part, certains rapports, en admettant que le déplaisir corres­pond à une augmentation, le plaisir à une diminution de cette quantité d'éner­gie. Ces rapports, nous ne les concevons pas sous la forme d'une simple corrélation entre l'intensité des sensations et les modifications auxquelles on les rattache, et encore moins pensons-nous (car toutes nos expériences de psycho-physiologie s'y opposent) à la proportionnalité directe ; il est probable que ce qui constitue le facteur décisif de la sensation, c'est le degré de diminu­tion ou d'augmentation de la quantité d'énergie dans une fraction de temps donnée. Sous ce rapport, l'expérience pourrait nous fournir des données utiles, mais le psychanalyste doit se garder de se risquer dans ces problèmes, tant qu'il n'aura pas à sa disposition des observations certaines et définies, susceptibles de le guider  […]Les faits qui nous font assigner au principe du plaisir un rôle dominant dans la vie psychique trouvent leur expression dans l'hypothèse d'après laquelle l'appareil psychique aurait une tendance à maintenir à un étiage aussi bas que possible ou, tout au moins, à un niveau aussi constant que possible la quantité d'excitation qu'il contient. C'est le principe du plaisir formulé dans des termes un peu différents, car, si l'appareil psychique cherche à maintenir sa quantité d'excitation à un niveau aussi bas que possible, il en résulte que tout ce qui est susceptible d'augmenter cette quantité ne peut être éprouvé que comme anti-fonctionnel, c'est-à-dire comme une sensation désagréable. Le principe du plaisir se laisse ainsi déduire du principe de la constance ; en réalité, le principe de la constance lui-même nous a été révélé par les faits mê­mes qui nous ont imposé le principe du plaisir. La discussion ultérieure nous montrera que la tendance de l'appareil psychique, dont il s'agit ici, représente un cas spécial du principe de Fechner, c'est-à-dire de la tendance à la stabilité à laquelle il rattache les sensations de plaisir et de déplaisir.

 

Mais est-il bien exact de parler du rôle prédominant du principe du plaisir dans l'évolution des processus psychiques? S'il en était ainsi, l'énorme majo­rité de nos processus psychiques devraient être accompagnés de plaisir ou conduire au plaisir, alors que la plupart de nos expériences sont en contra­dic­tion flagrante avec cette conclusion. Aussi sommes-nous obligés d'admettre qu'une forte tendance à se conformer au principe du plaisir est inhérente à l'âme, mais que certaines forces et circonstances s'opposent à cette tendance, si bien que le résultat final peut bien n'être pas toujours conforme au principe du plaisir. Voici ce que dit à ce propos Fechner [1] : « Mais la tendance au but ne signifie pas toujours la réalisation du but, cette réalisation ne pouvant, en général, s'opérer que par des approximations. » En abordant la question de savoir quelles sont les circonstances susceptibles d'empêcher la réalisation du principe du plaisir, nous nous retrouvons sur un terrain sûr et connu et pouvons faire un large appel à nos expériences psychanalytiques.

 

Le premier obstacle auquel se heurte le principe du plaisir nous est connu depuis longtemps comme un obstacle pour ainsi dire normal et régulier. Nous savons notamment que notre appareil psychique cherche tout naturellement, et en vertu de sa constitution même, à se conformer au principe du plaisir, mais qu'en présence des difficultés ayant leur source dans le monde extérieur, son affirmation pure et simple, et en toutes circonstances, se révèle comme impos­sible, comme dangereuse même pour la conservation de l'organisme. Sous l'influence de l'instinct de conservation du moi, le principe du plaisir s'efface et cède la place au principe de la réalité qui fait que, sans renoncer au but final que constitue le plaisir, nous consentons à en différer la réalisation, à ne pas profiter de certaines possibilités qui s'offrent à nous de hâter celle-ci, à sup­porter même, à la faveur du long détour que nous empruntons pour arriver au plaisir, un déplaisir momentané. Les impulsions sexuelles cependant, plus difficilement « éducables », continuent encore pendant longtemps à se confor­mer uniquement au principe du plaisir, et il arrive souvent que celui-ci, se manifestant d'une façon exclusive soit dans la vie sexuelle, soit dans le moi lui-même, finit par l'emporter totalement sur le principe de la réalité, et cela pour le plus grand dommage de l'organisme tout entier.

 

Il est cependant incontestable que la substitution du principe de la réalité au principe du plaisir n'explique qu'une petite partie de nos sensations péni­bles et seulement les sensations les moins intenses. Une autre source, non moins régulière, de sensations désagréables et pénibles est représentée par les conflits et les divisions qui se produisent dans la vie psychique, à l'époque où le moi accomplit son évolution vers des organisations plus élevées et plus cohérentes. On peut dire que presque toute l'énergie dont dispose l'appareil psy­chique provient des impulsions qui lui sont congénitalement inhérentes, mais il n'est pas donné à toutes ces impulsions d'atteindre le même degré d'évo­lution. Il se trouve, au cours de celle-ci, que certaines impulsions ou certains côtés de certaines impulsions se montrent incompatibles, quant à leurs fins et à leurs tendances, avec les autres, c'est-à-dire avec celles dont la réunion, la synthèse doit former la personnalité complète, achevée. À la faveur du refoulement, ces tendances se trouvent éliminées de l'ensemble, ne sont pas admises à participer à la synthèse, sont maintenues à des niveaux inférieurs de l'évolution psychique, se voient tout d'abord refuser toute possi­bilité de satisfaction. Mais elles réussissent quelquefois (et c'est le plus souvent le cas des impulsions sexuelles refoulées) à obtenir malgré tout une satisfaction, soit directe, soit substitutive : il arrive alors que cette éventualité qui, dans d'autres circonstances, serait une source de plaisir, devient pour l'or­ganisme une source de déplaisirs. A la suite de l'ancien conflit qui avait abouti au refoulement, le principe du plaisir cherche à s'affirmer de nouveau par des voies détournées, pendant que certaines impulsions s'efforcent précisément à le faire triompher à leur profit, en attirant vers elles la plus grande somme de plaisir possible. Les détails du processus à la faveur duquel le refoulement transforme une possibilité de plaisir en une source de déplaisir ne sont pas encore bien compris ou ne se laissent pas encore décrire avec une clarté suffi­sante, mais il est certain que toute sensation de déplaisir, de nature névrotique, n'est au fond qu'un plaisir qui n'est pas éprouvé comme tel… »

 

Donc ce principe de plaisir c’est avant tout l’art de mettre fin à du déplaisir. C’est peut-être pour cette raison que  Lacan affirme que si en tant qu’analysant, on revient pendant de si nombreuses années parler à l’analyste, c’est parce que ça nous fait plaisir.



[1]      Op. cit., p. 90.