photo_masques_africains_1242773847Dans son texte « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » Lacan rapproche de façon saisissante, le clivage du moi » de Freud et le dédoublement que Claude Lévi-Strauss décrit entre le masque et le visage qui lui sert de support, masque qui peut être peint ou tatoué. Lacan en fait en quelque sorte le modèle et même l'emblème de la division du sujet.

Ce que Claude Lévi-Strauss décrit de ce dédoublement se trouve dans l'un des chapitres de l'Anthropologie structurale, qui a pour titre «  Le dédoublement de la représentation dans les arts de l'Asie et de l'Amérique ».

Voci ce qu'il en écrit : «  Nous avons donc suivi jusqu'à son terme le plus abstrait un dualisme qui s'est imposé à nous avec une insistance croissante. Nous avons vu, au cours de notre analyse, le dualisme de l'art représentatif et de l'art non-représentatif, se transformer en d'autres dualismes : sculpture et dessin, visage et décor, personne et personnage, existence individuelle et fonction sociale, communauté et hierarchie. Tout cela aboutissant à la constatation d'une dualité, qui est en même temps une corrélation entre l'expression plastique et l'expression graphique et qui nous fournit le véritable commun dénominateur des manifestations diverses du principe de dédoublement de la représentation » . Je me demandais en transcrivant ces lignes de l'Anthropologie structurale où se situait ce troisième élément si nécessaire au deux, jamais deux sans trois, et sans doute se trouve-il justement dans ce que Claude Lévi-Strauss vient de définir comme le commun dénominateur, ce lien du plastique au graphique sous la forme de ce masque. On en découvre ainsi l'orthographe. C'est un fait de structure.

Le plastique, c'est le support, le visage ou le corps, le graphique, c'est le décor facial ou corporel, le masque. «  le décor en effet est fait pour le visage, mais dans un autre sens, le visage est prédestiné au décor, puisque c'est seulement par et à travers le décor qu'il reçoit sa dignité sociale et sa signification mystique. Le décor est conçu pour le visage, mais le visage lui-même n'existe que par lui. La dualité est en définitive, celle de l'acteur et de son rôle, et c'est la notion de masque qui nous en apporte la clef. »

Et voici comment Lacan rapproche ce dédoublement des masques et de leurs supports, corps ou visage, de ce que Freud appelle "clivage du moi" :

« Cette spaltung ou refente du moi, sur quoi la plume de Freud in articulis mortis s'est arrêtée, nous semble bien être ici le phénomène spécifique. Occasion de s'étonner encore que le sens commun des psychanalystes le banisse de toute réflexion méditée [...] Faut-il pour éveiller leur attention, leur montrer le maniement d'un masque qui ne démasque la figure qu'il représente qu'à se dédoubler et qui ne la représente qu'à la remasquer ? Leur expliquer de là que c'est quand il est fermé qu'il la compose et quand il est ouvert qu'il la dédouble ».

Lévi-Strauss décrit ainsi le dédoublement de ces masques par rapport aux visages qu'ils représentent et qui ont une fonction sociale et symbolique. Lacan leur donne la même fonction puisqu'il les relie à l'Idéal du moi qui est elle aussi une identification symbolique : " L'idéal du moi de Freud, se peint sur ce masque complexe, et il se forme, avec le refoulement d'un désir du sujet, par l'adoption inconsciente de l'image même de l'Autre qui de ce désir a la jouissance avec le droit et les moyens."