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Le goût de la madeleine

 

 

Freud définit la sublimation comme l’un des destins de la pulsion qui, bien que  détournée de ses buts sexuels, arrive quand même à être satisfaite.

 

 

Un des exemples de ce détournement du but nous est donnée par le souvenir d’enfance racontée par le grand Léonard de Vinci. Il démontre le déplacement d’une satisfaction de la pulsion orale bien loin de ses origines puisqu’elle  trouve une issue inattendue, celle du grand intérêt que Léonard portera toujours au vol des oiseaux et qui lui permet donc de déployer une véritable passion épistémologique.

 

 

 

Léonard constate et décrit en effet comme une évidence, une marque de son destin,  le lien entre un souvenir-écran de son enfance, très précoce, puisqu’il était encore au  berceau, et sa passion pour l’aéronautique naissante bien que vagissante à partir de l’étude du vol des oiseaux :

 

« Il semble qu’il m’était déjà assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche de sa queue et, à plusieurs reprises, a heurté mes lèvres de cette même queue ».

 

 

Freud a longuement analysé ce fantasme au vautour dans son lien avec sa passion pour le vol des oiseaux, Il repère d’emblée qu’il s’agit d’un fantasme de fellation, donc d’une représentation d’un rapport sexuel par la bouche, mais il atténue d’emblée, pour ses lecteurs, l’éventuel aspect choquant de ce fantasme, en rappelant que pour les enfants, « il a la plus innocente des origines ».

 

« Derrière cette fantaisie ne se cache pourtant rien d’autre qu’une réminiscence du fait de téter le sein de sa mère – ou de recevoir la tétée – scène dont il a, comme tant d’autres artistes, entrepris de rendre l’humaine beauté en représentant la mère de Dieu et son enfant. »

 

Donc à partir de ce même fantasme, s’édifient les deux formes de sublimation de Léonard, ce qui l’a rendu si ingénieux et inventif par rapport aux sciences de son temps, et ses talents de peintre.

 

 

 

Est-ce que nous pourrions retrouver les mêmes traces sexuelles de la passion de Marcel Proust pour l’écriture dans l’un de ses souvenirs d’enfance, un de ces souvenirs que Freud appelle souvenirs-écrans, en tant que ce sont des souvenirs construits après-coup et qui, tout comme des rêves doivent être interprétés, car ils ont été très remaniés, ne laissant que quelques indices de l’événement marquant initial  auquel ils servent justement d’écrans ?

 

A propos de ce magnifique morceau de littérature, celui dit de la petite madeleine de Marcel Proust, la question peut se poser.

 

 

La première phrase de ce si célèbre passage nous le laisse en effet présager : «  Il y avait bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère voyant que j’avais froid me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, une tasse de thé. Je refusai d’abord et me ravisait… C’est là que le goût de la madeleine ravive ses souvenirs d’enfance. Mais remarquons le, il avait, écrit-il tout oublié, tout, sauf le drame tous les soirs renouvelé, d’avoir à se séparer de  sa mère pour la nuit, avec ou sans un baiser d’adieu, selon les soirs.

 

Je ne résiste pas au plaisir de citer ce si célèbre passage pour laisser à chacun l’occasion de le savourer à nouveau ou, qui sait, de le découvrir pour la première fois :

 

« Et dès que j’eu reconnu le goût de la madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante ( quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux) aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin… et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, …et comme dans ce jeu où les japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papiers jusque-là indistincts qui, à peine y sont plongés s’étirent, se colorent, se différentient, deviennent des fleurs… de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de Monsieur Swann, et les nymphéas de La Vivonne et les bonnes gens du village [...] et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé"

 

Si nous soutenons l’hypothèse, comme sa petite phrase entre parenthèses nous le laisse deviner, que derrière ce souvenir existait le souvenir d’un autre événement qui l’avait rendu heureux, est-ce qu’il ne s’agirait pas avec cette « saveur » et cette « odeur », d’évoquer, comme pour Léonard, la douceur du sein maternel ?

 

 

Comme il l’écrit « la vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté … les formes et celles du petit coquillage de pâtisserie si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot, s’étaient abolies ou ensommeillées… ». Mais elles avaient retrouvées leurs pouvoirs de séduction et avaient repris vie, tout d’abord réveillée par le geste de sa mère, lui offrant cette tasse de thé accompagnée de cette friandise, de cette douceur, mais aussi sous la magie de l’écriture de Marcel Proust.

 

 

Mais au fait qui était Madeleine ?