Edouard Manet et Stéphane Mallarmé étaient liés d’amitié. Le premier fit un célèbre portait du poète, le second, sans pinceau, mais non sans couleurs, celle de ses mots, célébra l’œil et la main du peintre dans « quelques médaillons et portraits en pied », preuve s’il en est qu’il marchait ainsi sur les brisées du peintre. De Manet en effet il écrivait, de son style elliptique :

  « Cet œil… vierge et abstrait, gardait naguères l’immédiate fraîcheur de la rencontre […] Sa main, la pression sentie claire et prête énonçait dans quel mystère la limpidité de la vue y descendait, pour ordonner vivace, lavé, profond, aigu ou hanté d’un certain noir, le chef d’œuvre nouveau et français ».

Si Mallarmé évoquait la limpidité de la vue de son ami, pour y brosser le vigoureux caractère de ses tableaux, « hanté d’un certain noir »,  les étincelles de mots du poète y fulgurent  toujours sur fond d’obscurité :

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres,

Fuir !  Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

O nuits ! Ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un ennui désolé par les cruels espoirs,

Croit encore  à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et peut-être, les mâts, invitant les orages

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts,  sans mâts, ni fertiles îlots…

Mais,  Ô mon cœur, entends le chant des matelots ». 

Mallarmé affirmait qu’il inventait dans la poétique « une langue » qu’il définissait ainsi « Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit »   

A l’œil et à la « main claire, prête  et vivace » du peintre qui donne à ses tableaux leur luminosité, on peut certes opposer la profonde obscurité de Mallarmé. Pourtant qui pourrait dire que ces poèmes  ne nous touchent  pas,  que nous ne sommes pas sensibles à la force magique que dégage l’enchaînement  inattendu de ses mots ?

« Ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » 

Aux critiques littéraires qui lui reprochaient cette obscurité, Mallarmé  rétorquait : «  Il doit  y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature – il n’y en a pas d’autres, - d’évoquer les objets ».  Pour la  psychanalyse aussi,  cette dimension de l’énigme est essentielle, et avec nos lectures de Lacan, cette dimension d’obscurité nous est pour le moins familière et surtout aimée.

L'énigme en effet recèle toujours ce qu'il en est du désir inconscient du poète mais, comme par  ricochet, le désir de celui qui l'écoute ou qui le lit. 

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