amsterdam_011Notes sur l’Homme aux loups[1]

Dans les phrases qui suivent, après avoir parlé de l’atemporalité de l’inconscient et de la nécessité pour l’analyste de tenir compte de cette donnée (voir la partie 5 de ces notes sur L’Homme aux loups), Freud, en parfaite contradiction avec ce qu’il vient d’affirmer,  aborde cette question de la date de la fin de l’analyse qu’il a imposée à Sergei pour rompre « ses » résistances. On ne peut s’empêcher à ce propos d’évoquer un effet de suggestion qui instaurait quand même Freud dans une position de pouvoir, un pouvoir abusif.

Nous avons décomposé cette introduction en quatre parties

1 – une présentation clinique et diagnostique de l’histoire de l’Homme aux loups mais aussi sa place dans l’histoire du mouvement analytique. Il y est entré comme un enjeu de démonstration entre Freud et Jung à propos de ce que Freud appellera « la réalité des scènes primitives ».

2 – Est alors posée la question des liens de la névrose adulte à la névrose infantile et par voie de conséquence une ébauche de ce que sera la psychanalyse d’enfants par rapport à celle des adultes. (il faudrait vérifier un peu les dates par rapport, par exemple, aux travaux de Mélanie Klein.

3 – La question de l’atemporalité de l’inconscient et donc de la nécessité pour l’analyste de rester hors du temps, de se laisser le temps et surtout de le laisser à l’analysant.

4 – Or en parfaite contradiction avec ce qu’il vient d’affirmer il consacre la dernière partie de cette introduction au fait qu’il a posé un ultimatum à son analysant en lui imposant un terme, une date de fin d’analyse.

Justifications

« Le patient dont je m’occupe ici resta longtemps retranché de façon inattaquable derrière une attitude de non-participation docile. Il écoutait, comprenait et ne se laissait approcher en rien » Je crois me souvenir qu’il écrivait exactement la même chose à propos de la façon dont Ernst Lanzer prenait en compte ce que lui racontait Freud sur le fait qu’il avait désiré la mort de son père, ou encore, ce qui s’était passé avec la jeune homosexuelle. Elle réagissait si peu à ses interprétations qu’il avait fini par l’envoyer voir un autre analyste, une analyste femme, cette fois-ci, comme pour tenir compte de son homosexualité.

Dans les lignes qui suivent Freud regrette la non-participation de Sergei au travail de l’analyse : « Il fallut une longue éducation pour l’amener à prendre une part personnelle au travail, et quant à la suite de cet effort les premières libérations eurent lieu, il cessa immédiatement le travail pour prévenir d’autres changements et se maintenir confortablement dans la situation produite ».

Il est quand même curieux que Freud puisse penser que cette situation est confortable.

J’ai retrouvé dans le texte de l’Homme aux loups, ce que lui pensait de son rapport au travail de l’analyse. Il se définit comme étant une sorte de « collaborateur » de Freud. 

Chacun, l’analysant et l’analyste, voit donc midi à sa porte.

p. 158, il écrit : 

« Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir toutes les phases de ma cure chez Freud. Ce que je puis dire, c’est qu’étant en analyse chez Freud, j’avais moins le sentiment d’être un patient que plutôt- pourrait-on presque dire – un collaborateur, le camarade plus jeune d’un chercheur expérimenté, qui s’est mis en route pour explorer une terre nouvellement découverte. Cette terre nouvelle est pour l’analyse le domaine de l’inconscient, dont le névrosé a perdu la maîtrise, qu’il aspire à retrouver ».

Dans les lignes qui suivent, Sergei fait une apologie des rapports privilégiés du névrosé à la psychanalyse, parce qu’il a éprouvé « dans son propre corps la puissance des pulsions cachées dans l’inconscient et leurs visées ». Il est à remarquer que Sergei fait ainsi appel à sa propre hystérie, à ce saut dans le corporel qu’effectue le  symptôme hystérique, pour se prévaloir de cette connivence avec le savoir inconscient.

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Pour revenir au  texte freudien, je reprends ce passage où Freud se justifie d’avoir ainsi imposé un terme à l’analyse, voici comment il procède :

« Il ne se trouva qu’un seul chemin pour la surmonter [la résistance]. Je dus attendre jusqu’à ce que l’attachement à ma personne fût devenu assez fort pour lui faire équilibre, puis je jouais ce facteur contre l’autre. Je déterminai, non sans me laisser conduire par de bons indices d’opportunité que le traitement devait être achevé à une certaine date, quelque fût son degré d’avancement ».

C’est quand même du chantage au transfert. Freud le décrit comme un procédé analogue à l’hypnose qui relève donc de la suggestion.

Cela vaudrait la peine de reprendre ce qu’en dit Lacan à la fin des formations de l’inconscient, que de cette suggestion l’analyste ne s’en sert que pour accéder, par l’interprétation, que pour lui donner accès aux signifiants inconscients de sa demande, de la demande de l’analysant. Apparemment c’est ce que fait Freud, c’est sa visée. Pourtant il y a quelque chose qui ne va pas dans ce chantage exercé sur l’analysant. Ne serait-ce pas ce qui ne peut pas être obtenu dans l’hypnose à savoir ce travail de symbolisation de ce qui a été refoulé. Il me semble que c’est ce que Freud décrit à propos de la dénégation.

Une fois prise en compte le fait que la négation doit être enlevée dans cette assertion « non, ce n’est pas ma mère »,  le « oui, c’est ma mère » peut être accepté intellectuellement mais peut ne pas  être accepté « affectivement ». Le contenu de ce qui était refoulé est devenu conscient mais de fait non pris en compte quand même.

Quelles pouvaient être les motivations de Freud par rapport à cette décision ? On ne peut bien sûr préjuger de ses vraies raisons, mais quand même la métaphore guerrière qu’il utilise peut nous mettre sur la voie. A propos du déroulement de ce « traitement », il écrit « C’est la même situation que lorsqu’une armée ennemie a besoin de semaines et de mois pour faire un trajet qui en temps de paix, est couvert en peu d’heures de train et que l’armée du pays a parcouru peu avant en quelques jours ».

Entre lui et Sergei c’était donc la guerre ouverte. Qui des deux gagnerait ? Par son ultimatum, c’est Freud qui pensait triompher, triompher de la résistance. 

Il reste un tout petit paragraphe de cette introduction à lire. La défection de Jung y est encore à l’œuvre est explique peut-être elle aussi, la pression exercée par Freud pour faire céder les résistances de son analysant/ patient.

[1] S. Freud, L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, p. 175.