Michel-de-Montaigne-philosopher-2

Dans Télévision, Lacan évoque ce qu'il en est pour lui de l'interprétation : «  L'interprétation doit être preste pour satisfaire à l'entreprêt »

 Dans l'un de ses chapitres des Essais, Montaigne décrit bien à la fois cette qualité exigée de l'interprétation (elle doit être preste) et aussi le fait qu'elle soit partagée par l'analysant et l'analyste dans cette entreprise, puisqu'elle est un « entre-prêt » entre les deux. On peut en effet dire que l'interprétation est une rencontre fugitive entre deux savoirs inconscients.

 Les deux exigences de l'interprétation sont en effet décrites dans ce passage : « On récite de Severus Cassius qu’il disait mieux sans y avoir pensé ; qu’il devait plus à la fortune qu’à sa diligence ; qu’il lui venait à profit d’être troublé en parlant, et que ses adversaires craignaient de le piquer, de peur que la colère ne lui fît redoubler son éloquence. Je connais, par expérience, cette condition de nature, qui ne peut soutenir une véhémente préméditation et laborieuse. Si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent l’huile et la lampe, pour certaine âpreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la sollicitude de bien faire, et cette contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt et l’empêche, ainsi qu’il advient à l’eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoi je parle, il y a aussi cela, qu’elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop âpre), elle veut être non pas secouée, mais sollicitée ; elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L’agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droit que moi. L’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi ».

 

 Montaigne y décrit donc dans ce passage à la fois cette exigence d'être preste et le fait qu'elle soit une entreprise à deux. On pourrait ainsi la représenter cette entreprise construite sur le modèle du trait d'esprit comme la superposition de deux graphes du désir, celui de l'analysant et celui de l'analyste. La manifestation du désir inconscient de l'analysant arrivant au point du message a besoin pour être interprétée de passer par tous les circuits inconcients du graphe du désir de l'analyste et trouvera son point d'achèvement en tant que message du graphe du désir de l'analyste. Avec ce double graphe on voit mieux en quoi et surtout pourquoi l'interprétation est un entre-prêt. Elle est y un effet de retour du message de l'analyste sur le graphe du désir de l'analysant.

A noter que les deux signifiants « preste » et « prêt » ont même origine latine.

GRAPHE BLEU - Copie

 

 

« DU PARLER PROMPT OU TARDIF

Ou ne furent à tous, toutes grâces données.

 

Aussi voyons-nous qu’au don d’éloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dit, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prêts ; les autres plus tardifs ne parler jamais rien qu’élaboré et prémédité. Comme on donne des règles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps, selon l’avantage de ce qu’elles ont le plus beau, si j’avais à conseiller de même, en ces deux divers avantages de l’éloquence, de laquelle il semble en notre siècle que les prêcheurs et les avocats fassent principale profession, le tardif serait mieux prêcheur, ce me semble, et l’autre mieux avocat : parce que la charge de celui-là lui donne autant qu’il lui plaît de loisir pour se préparer, et puis sa carrière se passe d’un fil et d’une suite, sans interruption, là où les commodités de l’avocat le pressent à toute heure de se mettre en lice, et les réponses imprévues de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il lui faut sur-le-champ prendre nouveau parti.

 

Si est-ce qu’à l’entrevue du pape Clément ? et du roi François à Marseille, il advint tout au rebours, que M. Poyet, homme toute sa vie nourri au barreau, en grande réputation, ayant charge de faire la harangue au pape, et l’ayant de longue main pour pensée, voire à ce qu’on dit, apportée de Paris toute prête, le jour même qu’elle devait être prononcée, le pape se craignant qu’on lui tînt propos qui pût offenser les ambassadeurs des autres princes, qui étaient autour de lui, manda au roi l’argument qui lui semblait être le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celui sur lequel M. Poyet s’était travaillé ; de façon que sa harangue demeurait inutile, et lui en fallait promptement refaire une autre. Mais, s’en sentant incapable, il fallut que M. le cardinal du Bellay en prît la charge. La part de l’avocat est plus difficile que celle du prêcheur et nous trouvons pourtant, ce m’est avis, plus de passables avocats que prêcheurs, au moins en France.

 

Il semble que ce soit le plus propre de l’esprit d’avoir son opération prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l’avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s’il n’a loisir de se préparer, et celui aussi à qui le loisir ne donne avantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d’étrangeté. On récite de Severus Cassius qu’il disait mieux sans y avoir pensé ; qu’il devait plus à la fortune qu’à sa diligence ; qu’il lui venait à profit d’être troublé en parlant, et que ses adversaires craignaient de le piquer, de peur que la colère ne lui fît redoubler son éloquence. Je connais, par expérience, cette condition de nature, qui ne peut soutenir une véhémente préméditation et laborieuse. Si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent l’huile et la lampe, pour certaine âpreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la sollicitude de bien faire, et cette contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt et l’empêche, ainsi qu’il advient à l’eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert.

 

En cette condition de nature, de quoi je parle, il y a aussi cela, qu’elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop âpre), elle veut être non pas secouée, mais sollicitée ; elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L’agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droit que moi. L’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi.

 

Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits, s’il y peut avoir choix où il n’y a point de prix.

 

Ceci m’advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l’inquisition de mon jugement. J’aurais élancé quelque subtilité en écrivant. (J’entends bien : mornée pour un autre, affilée pour moi. Laissons toutes ces honnêtetés. Cela se dit par chacun selon sa force.) Je l’ai si bien perdue que je ne sais ce que j’ai voulu dire ; et l’a l’étranger découverte parfois avant moi. Si je portais le rasoir partout où cela m’advient, je me déferais tout. La rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celui du midi ; et me fera étonner de mon hésitation ».

 

 

 

Essais, Livre I, chapitre X.