« Tout homme a bien éprouvé en lui-même ou observé chez d'autres, le phénomène de l'oubli, que je voudrais ici décrire et ensuite élucider. »

 Ainsi débute le texte de Freud Sur le mécanisme psychique de l'oubli (2).

Rappelons brièvement les faits: Freud, en excursion de Raguse en Dalmatie à une station d'Herzégovine parle avec un étranger. Il vient d'aborder le sujet de la sexualité et de la mort à propos des Turcs de Bosnie, ceci dans un contexte personnel singulier, le suicide récent d'un de ses patients. La conversation dévie vers l'art et Freud de conseiller à son interlocuteur d'aller admirer les fresques du Jugement dernier et des Fins dernières à Orvieto. Surgit alors l'oubli du nom du peintre Signorelli.

A partir de là Freud suivra les chemins tracés par les signifiants qui gravitent autour de cet oubli pour nous livrer une analyse magistrale de ce que Lacan nommera formation de l'inconscient(3).

 Je vous propose, à ma mesure, de suivre les pas de Freud avec un exemple personnel.

 

Un rêve.

 

Le point de départ est le récit d'un rêve raconté, il y a plus d'une dizaine d'années, en séance:

 « Je suis à l'arrière d'une voiture, une mercedes-benz. L'ambiance est sombre à l'extérieur. A l'avant un personnage conduit, ce personnage c'est un ... . »

 Après l'article indéfini, plus rien, un mot vient à manquer. Ce mot, j'en suis certain, désigne la fonction de celui qui conduit une voiture. Je sais aussi que c'est un mot tout à fait commun de la langue française.

A partir de ce banal trou de mémoire, mon analyste me propose de dire ce qui vient.

Sortent alors les mots suivants:

  • Nestor, nom du majordome du château de Moulinsart dans la bande dessinée « Tintin »,

  • puis Taximan, au niveau du sens, il me semble que c'est ce qui s'approche le plus du mot recherché, mais c'est un terme anglais,

  • il me vient encore pilote.

 Après ce dernier mot, long silence. Je tente alors, à partir des images du rêve, une description du personnage en question, celui qui est au volant de la voiture:

« il a des cheveux blancs, il n'a pas de figure ... ». Subitement une certitude tombe: « C'est la Mort, la Mort personnifiée. »

Fin de séance.

 Sur le pas de la porte, mon analyste, avec la finesse qui la caractérise, m'indique qu'elle pense avoir trouvé le mot; « mais, dira-t-elle, il s'agit de ne pas moissonner trop tôt ». La porte se referme. Me reviennent alors les premiers mots prononcés en entrant en séance quelques minutes avant, ils concernaient le paillasson de mon analyste, celui sur lequel à présent je me retrouve. Paillasson que je décomposerai bientôt en paille à « son » : la paille moissonnée, et « son », le fils en anglais. Nous sommes peut-être sur une piste.

 Seul sur la moto qui me ramène chez moi, alors que je ne résiste plus à l'idée de retrouver le mot perdu; chemin faisant donc, avec une profonde émotion, me reviennent les mots anglais du refrain d'une chanson du groupe de rock Dire Straits: « you're so far away from me » (tu es si loin de moi). De manière naturelle les mots so far se détachent du reste de la phrase. Et so far de s'associer à chauffard. De là, sans forcer, m’apparaît enfin le mot oublié: Chauffeur.

 «Je suis à l'arrière d'une voiture, une mercedes-benz. L'ambiance est sombre à l'extérieur. A l'avant un personnage conduit, ce personnage c'est un chauffeur».

 Le mot est donc enfin retrouvé, mais une nouvelle question pointe: qu'est-ce qui a bien pu faire s'échapper chauffeur?

 Analyse

 Mes associations tireront bientôt le premier fil du motif de cet oubli: Quelques années auparavant, à l'occasion de l'enterrement d'un être particulièrement cher, j'ai été amené à chanter une chanson de Brassens, « Oncle Archibald ». Comme toutes les chansons de Brassens, c'est une poésie. Celle-ci est particulièrement risquée. L'auteur y a osé sublimer la liaison à priori improbable entre le réel de la mort et le désir.

Pour ceux qui ne connaissent pas la chanson, c'est l'histoire de la rencontre entre Oncle Archibald et la mort incarnée par une séductrice dont on reconnaît les traits de l’allégorie populaire, l'analyste l'avait deviné, la faucheuse. Soulignons que si le verbe faucher et la faux d'agronome sont présents dans le texte de la chanson, le poète ne prononce en revanche jamais le terme faucheuse.

 Quel lien avec notre oubli du mot chauffeur ?

 C'est que nous commençons à entendre quelque chose qui relie les signifiants chauffard, chauffeur, faucheuse.

 Dans notre exemple de référence, celui de Freud, au lieu du trou de mémoire viendront Botticelli et Boltrafio. Pour nous, à la place du mot manquant, sont venus: Nestor, taximan et pilote. Que puis-je, par l'analyse, tirer de ces mots.

 

  • Nestor : ce mot m'est apparu incongru, pour autant, je me souviens que dans un film inspiré de la célèbre bande dessinée, le major d'homme du capitaine Haddock apparaît en chauffeur. Pour autant, Nestor est avant tout un serviteur. Le glissement de Nestor-Chauffeur à Nestor-serviteur nous amène à nous poser la question suivante: De qui (de quoi) ce chauffeur pourrait-il être le serviteur?

    Je remarque alors que Nestor est un nom. Lacan, commentant le texte de Freud, indique que le nom a une fonction volante « il est fait pour aller combler [un] trou, pour lui donner son obturation, pour lui donner sa fermeture, pour lui donner une fausse apparence de suture »(4). Et de nous apercevoir que Nestor rime avec la mort.

  • Taximan: c'est un synonyme anglais du mot recherché. Notons qu'il aurait pu me venir Taxi driver plus usité, mais ce «choix» de taximan permet de préciser le sexe du personnage qui conduit, un homme donc. Cette apparition du mot homme fait logiquement entendre, malgré son absence, son signifiant opposé, femme. Retenons que la faucheuse de Brassens en est une aguichante.

  • Pilote:Pour faire entendre le glissement de chauffeur à pilote je suis obligé d'ouvrir une parenthèse familiale: L'histoire qui m'a généreusement été transmise dit que mon grand-père paternel qui aimait à rire, avait l'habitude de se vanter auprès de qui voulait bien l'entendre (à commencer par ses enfants), des impossibles records de vitesse réalisés lors de ses nombreux déplacements professionnels entre telle et telle ville bretonne. Ainsi, par ce pilote, nous entendons que le chauffeur se mettait en valeur, une manière d'exposer sa virilité. Au delà de cette vantardise j'ai compris qu'il y avait un fond de vérité: mon grand-père, à l'époque, pouvait piloter vite. Cette conduite à risque n'était pas sans inquiéter sa femme aimante.

 

Jeu du signifiant, du glissement au changement de sens

 

Chauffeur est le mot oublié, celui qui doit venir combler le trou dans le discours volontaire, celui que Lacan sur le graphe du désir désigne sous le terme «discours courant»(3).

 Posons tout de suite que si chauffeur est oublié, faucheuse est unterdruckt. Ce terme employé par Freud signifie, selon la traduction de Lacan, passé dans les dessous. Faucheuse est un mot qui est là sans être là, qui agit sans sa présence. Comme dans la chanson de Brassens, il est dans le texte sans jamais être prononcé. Ainsi Faucheuse s'apparente au Her, l'absolu de la mort, unterdrukt, dans le célèbre oubli de Freud.

 Chauffeur est oublié, Faucheuse est passé dans les dessous, quel est le signifiant refoulé?

 Les trois mots Nestor, taximan et pilote, définissent quasiment la même chose, ils sont interchangeables. Sur le plan de la signification ils sont donc, tout comme Boticcelli et Boltrafio pour Freud, des métonymies du mot perdu. Ils permettent de faire glisser le sens de chauffeur (oublié). Ce glissement métonymique est un préalable nécessaire au changement de sens par la métaphore qui s'annonce.

 Souvenons-nous, après la coupure de la fin de séance, sur ma moto, grâce à so far arrive chauffard. Ce signifiant est celui qui a répondu présent à l'appel de ma quête d'un savoir inconscient. Nous devons ici réouvrir la parenthèse familiale:

Comme cela arrive tristement parfois, la tendance à la conduite à risque de mon grand père a rencontré, par le truchement du hasard, une réalisation dramatique: au tout début des années 70, sur une route du Finistère, un accident a coûté la vie d'un jeune motard ivre, il fut renversé par la mercedes-benz de celui qui était père de famille, tout juste grand-père.

 

Ici, dans un lointain après coup, nous pouvons tenter de reconstruire: celui qui ne devait être qu'un homme, chauffeur-pilote, par un accident malheureux, se transforme en serviteur de cette faucheuse-aguichante, la mort. Dans le miroir, horreur, il a dû apercevoir le reflet, l'image de celui qui conduit comme un fou, le chauffard. Il y a là cause de refoulement.

 

Ainsi c'est lui, après la traversée d'une génération, chauffard, qui fut par moi refoulé.

Mais aussi, de chauffeur à faucheuse, l'opposition masculin - féminin est remarquable. Pour commencer à en dire quelque chose:

Comme superposée à la mort se profile la question du désir sexuel. Par incidence, celle de la castration.

La faucheuse, comme dans la chanson, est donc une femme qui attise le désir, au risque de la faux.

Nous avons repéré dans les images du rêve que le personnage qui conduit était une monstration de la mort personnifiée, sans visage. C'est qu'en passant par le reflet du chauffard, ce personnage peut prendre les traits de la faucheuse, il en devient l'agent. Il se transforme, se déguise alors en Faucheur, celui qui coupe...

 

Temps de pause

 

Le travail serait ici à continuer: partant de ce faucheur, personnage imaginaire, en suivant le tableau des catégories du manque de Lacan(5), nous pourrions alors remonter jusqu'à l'étage supérieur, celui de la castration, en passant par l'étage intermédiaire, celui de la frustration. Ce n'est qu'une piste, celle qui mène, pour le meilleur, au manque symbolique.

A cet apport théorique, pour bien faire, nous aurions dû y lier, puisqu'il s'agit de mon cas, le maximum de mes associations.

Je ne peux, ici et maintenant, me lancer dans un tel développement. Je marque une pause.

 

D'une certaine manière, c'est cette piste que j'ai empruntée en poursuivant ma cure après le décès brutal, en mai 2006, de celle qui fut jusqu'ici appelée « mon analyste ».

De ma position d'analysant je peux dire que j'ai été touché au vif par le tranchant, la justesse, l'esthétique de ses interprétations.

Je rends donc ici hommage à Jacy Arditi-Alazraki, psychanalyste(6).

 

Reprise et conclusion

 

Résumons nous: Chauffeur est oublié à cause d'une métaphore impossible à dire: la substitution de chauffard à l'endroit de la faucheuse.

 Au passage, dans notre travail innachevé, nous aurons tout juste pu déchiffrer ce que cette métaphore laisse entendre. Freud, Lacan, l'analyste, et avant eux, sans aucun doute, les poètes le savent: La mort et le désir sont intimement liés.

 Avant de conclure je propose de tenter de partager un repérage en inscrivant les signifiants de notre formation de l'inconscient sur une partition pour trio, R.I.S. (7):

 

  • Faucheuse, dans les dessous, indique ce qui ne se dit pas et qui aspire au refoulement, au plus près du trauma, si proche qu'il est de l'angoisse de mort et de castration, c'est parce que ce signifiant en porte la charge que nous le plaçons sur la portée du Réel.

  • Nestor, taximan, pilote précisent image et signification du personnage qui conduit une voiture, ils sont métonymiques quant à chauffeur, ils s'inscrivent donc sur la portée de l'Imaginaire,

  • Chauffard est à proprement parler le signifiant sorti de l'inconscient, refoulé, qui vient se substituer à un autre signifiant (faucheuse), il se déchiffre donc sur la portée du Symbolique.

 

Quant à chauffeur, il peut redevenir un chauffeur.

 

Un dernier mot sur chauffard :

Il y a peu de temps, en touriste, avec famille et amis dans l'Aveyron, alors que j'admirais le célèbre tympan de l'abbaye Sainte Foy de Conques, dont le thème est... le jugement dernier (!), je découvrais avec un trouble certain l'existence d'un autre chofar: Mot hébreu qui s'écrit en français de différentes manières suivant la translittération. Il s'agit de l'instrument de musique traditionnel juif, celui qui originellement est fabriqué avec une corne de bélier symbolisant le sacrifice d'Isaac. Dans le rituel, il sonne pour se souvenir, se souvenir qu'un bélier fut sacrifié à la place du fils.

 

Ultime retour sur ma parenthèse familiale: lors de l'accident de mon grand-père, sa femme était à ses côtés. Suite au drame elle a pu écrire un poème. Parlant de son homme dans le temps qui suit le drame:

 (...) Plus grave aussi, pour celui qui fut l'obstacle

qui subit un choc, et qui en vous regardant inerte

Sur la route se dit: « Ce pourrait être mon fils» (...)(8).

 

Pour la nécessité de notre récit, un son, chofar, venu d'ailleurs, pour dire l'irrévocable et la dette à son endroit.

 Excepté mon prénom, la tradition judaïque m'est étrangère, elle ne l'était pas pour Jacy Arditi qui était juive et qui aimait à traduire l'anglais. Chofar, mot arrivé par so far de la chanson, revenu par l'hébreu, est un signifiant des langues de l'analyste. Il fait partie de ces signifiants singuliers, au coeur de la relation de l'analyste à l'analysant, ceux qui, dans chaque analyse, sans le savoir, font leur chemin.

C'est par ceux-là qu'un simple oubli de mot peut se transformer en formation de l'inconscient.

 Une précision s'impose: la partition pour trio ne se suffit pas. Une rencontre s'avère essentielle pour faire jouer les signifiants. Rencontre entre celui qui les parle et quelqu'un qui entend dans sa langue, soutenue par une inspiration, un souffle... Un désir. Lacan est catégorique, l'analyse ne peut se faire sans le désir du psychanalyste(9).

 Par sa présence l'amour de transfert peut avoir sa portée.

 

 David Berton, octobre 2015

 

Notes:

 

(1). Tel qu'il est, ce travail n'aurait pu voir le jour sans la contribution de Claire Charlot, psychanalyste; la pertinence de ses interventions dans nos échanges a eu un effet décisif quant à la forme et au contenu de cet écrit.
L'essentiel de ce texte a fait l'objet d'une lecture lors d'une soirée, en octobre 2015, d'un groupe de travail chez Emile Rafowicz, psychanalyste à Paris.

 (2). Je me suis servi des deux textes de S. Freud traitant de l'oubli de Signorelli:

. Sur le mécanisme psychique de l'oubli [1898], in Résultats, idées problèmes I, PUF, pp. 98-107,

. Oubli de noms propres, in Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Gallimard nrf, pp. 35-44.

 

(3). J. Lacan, Séminaire Les formations de l'inconscient, 1957-58, sténotypies, séances des 13 et 20/11/57.

 

(4). J. Lacan, Séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 1964-65, sténotypies, séance du O6/01/1965, pp. 29-30.

 

(5). Je me réfère ici au tableau inventé par Jacques Lacan dans son séminaire La relation d'objet, 1955-57. Dans la séance du 28 novembre 1957 y sont représentées, de bas en haut, les trois catégories du manque, privation, frustration, castration, nouées avec les trois registres, Réel, Imaginaire, Symbolique.

 

(6). Elle était aussi écrivain, auteur de:

- Métamorphose de l'angoisse, croquis analytiques (1994), éd. L'Harmattan.

- Un certain savoir sur la psychose (ouvrage posthume, 2009), éd. L'Harmattan.

Dans ce dernier livre y figure un texte, La rime et la raison, du trouble de mémoire au trouble du sujet, qui met au travail avec une extrême rigueur le texte de Freud sur Signorelli.

(7). En référence aux trois catégories, Réel, Imaginaire, Symbolique, mises en lumière par Jacques Lacan.

 

(8). Marcelle Jean épouse Berton, Après notre accident sur une route bretonne, Serai-je entendue, in Recueil de poésie, 1996, édition privée à compte d'auteur, p. 122.

 

(9). Du désir du psychanalyste il en est largement question dans le séminaire Le transfert (1960-61), de J. Lacan.