05 décembre 2007
Ce q'u'on nomme contrôle ou supervision

Dans les temps anciens, ceux où j'ai commencé à exercer le métier de psychanalyste, les jeunes analystes travaillaient pendant plusieurs années si je puis dire « sous contrôle ». Certes ce mot est plus que mal choisi. On préfère quelquefois à ce mot de contrôle, surtout dans les pays anglo-saxons, celui de supervision. Enfin c’est le mot en usage pour indiquer le fait qu’à ses débuts, il est judicieux qu’un analyste puisse parler de son travail avec ses analysants à un autre analyste.
Il y a quelques années, nous avions proposé avec quelques amis analystes de débaptiser ce contrôle, pour tous les effets surmoïques qu’il pouvait provoquer en référence à cette période infantile de l’apprentissage de la propreté avec éducation des sphincters. A la place nous avions proposé le nom d’accompagnée. Le jeune analyste était accompagné dans ses premiers pas auprès de ses analysants, par un analyste plus expérimenté.
Quelque soit le nom choisi, ces séances d’accompagnée ne sont pas tellement nécessaires pour une question d'habilitation ou de reconnaissance de l’analyste par ses pairs, mais plutôt à cause du besoin qu’il ne peut qu’éprouver de faire le mieux possible ce qui était attendu de lui, une écoute efficace de ses analysants ayant pour effet une juste interprétation.
Plutôt que de clinique ou de théorie, il me semble que dans ces accompagnées, il s'agit plutôt d’acquérir une technique analytique, avec la conscience aigüe de l’analyste de ce qui peut lui faire défaut et aussi la responsabilité qu'il se trouve avoir à assumer.
Mais il ne faut pas trop non plus noircir le tableau de cette inexpérience éprouvée : certes en théorie, jouer les éléphants dans de la porcelaine, ce n'est pas forcement ce qu'il y a de mieux pour l'analysant, pourtant ... la proximité de sa propre analyse peut donner à l'analyste quelques aperceptions fructueuses qui, pour être intempestives n'en sont pas pour autant nocives. Mais quitte à jouer les éléphants, il vaut mieux à ce moment là, se la jouer modeste.
Au fond, un analyste inexpérimenté mais qui a conscience de son inexpérience, se retrouve un peu dans la position de Freud vis à vis de ces premiers analysants. Ils découvriront ensemble l'inattendu de leur histoire.
Cependant n'ayant pas forcément son génie, autant que cet analyste fasse part de ses interventions, repérages et interprétations diverses à un tiers qui, par le transfert, lui permette d'élaborer ce qui se passe entre lui et ses analysants.
C'est ce que les anciens analystes appelaient de ce mot affreux : "une toilette contre-transférentielle ». Avec un contrôle, on aurait en somme besoin de quelqu'un d'autre pour se débarbouiller. Je plaisante bien sûr.
En termes lacaniens, il s'agirait plutôt de laisser émerger, de dégager ce terme si décisif dans chaque analyse, du désir du psychanalyste. C'est donc une démarche valable pour tous les analystes. Pour ceux qui ne sont plus "novices", le danger serait plutôt de devenir un vieil éléphant, celui à qui on ne la fait pas.
Passer sans arrêt de la position d'analysant à celle d'analyste n'est certes pas confortable mais fort salubre. Il me semble que c'est ça la fonction d’une accompagnée, c'est favoriser ces séries de passages, et hop ! d'un côté. Et hop ! de l'autre.
C'est une question d'agilité et il ne faut surtout pas se rouiller.
Peut-être ne faudrait-il pas aussi oublier la bonne vieille recette de Freud : ne pas hésiter, et sans fausse honte, à retourner sur le divan, par exemple tous les cinq ans". Ca revient vite mais ça évite de devenir un vieil éléphant à la peau dure.
14 mars 2008
Sur les amours de transfert
Dans son texte « observations sur l’amour de transfert », écrit en 1915, Freud décrit les mésaventures qui peuvent arriver à un jeune analyste inexpérimenté lorsqu’il se trouve aux prises avec les flambées de l’amour de transfert, amour qui est provoqué par la situation analytique elle-même. Il indique donc comment s’y prendre avec cet événement inévitable mais pourtant difficile à gérer.
« Parmi toutes les situations qui se présentent, je n’en citerais qu’une particulièrement bien circonscrite, tant à cause de sa fréquence et de son importance réelle que par l’intérêt théorique qu’elle offre. Je veux parler du cas où une patiente, soit par de transparentes allusions, soit ouvertement fait comprendre au médecin que, comme toute n’importe simple mortelle, elle s’est éprise de son analyste. Cette situation comporte des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux… elle est si complexe, si inévitable, si difficile à liquider que son étude est depuis longtemps devenue une nécessité vitale pour la technique psychanalytique ».
Donc dès les premières phrases de ce texte « Observations sur l’amour de transfert », nous pénétrons au cœur de l’expérience analytique avec ce terme décisif « maniement du transfert ». Ce maniement du transfert, qui serait donc la part de l’analyste dans le travail que poursuit l’analysant, ne peut être précisé sans avoir cerné au plus près, ce concept essentiel de la théorie analytique, puisqu’il en est sa condition, celui du transfert.
Dans sa correspondance avec Jung, Freud raconte, avec beaucoup d’humour, comment il en a lui-même fait l’expérience. A la fin d’une de ses séances, une de ses jolies et charmantes analysantes lui sauta gentiment au cou. Seule, l’arrivée inattendue de quelqu’un de ses proches le sauva de cette inconfortable situation. Mais si Freud raconte cette anecdote, c’est pour prémunir ses collègues inexpérimentés du danger de se laisser aller à ses amours analytiques, de répondre à cet amour de transfert, par un amour de contre-transfert.
Dans ce même texte (« Observation sur l’amour de transfert ») Freud déploie trois possibilités pour faire face à la situation :
- les deux amoureux coulent ensemble des jours heureux, encore que ces amours soient interdites en tant qu’amours oedipiennes, répétition de ces dites amours infantiles.
- L’analyse tourne court. Il y a rupture.
- Troisième solution, la seule souhaitable, l’analysant et l’analyste passent outre à cet amour de transfert, non seulement passent outre mais en tirent profit pour l’analyse, en tant qu’elle y met à jour la répétition de ces amours anciennes, de ces amours infantiles remises en jeu avec l’analyste.
Un joli rêve de transfert que raconte Freud dans L’interprétation des rêves illustre ces romantiques amours analytiques : « pendant son séjour d’été au lac de… elle se précipite dans l’eau sombre, là où la lune pâle se reflète dans l’eau. »
Freud nous l’indique, c’est pour elle, à la fois un rêve de renaissance, elle est remise au monde par Freud, au cours de son analyse, mais elle désire aussi être mère elle-même et que donc qu’il lui donne un enfant en cadeau. L’analyste rajoute que ce rêve servit beaucoup à la cure. Cela ne nous étonne guère car on y voit se dessiner, pour l’analysante, les chemins de sa féminité, accompagné en cela par son psychanalyste.
Avec cette découverte clinique de ce qu’est l’amour de transfert, la technique analytique, celle qui est censée nous permettre d’accéder à cette compétence de l’analyste, à ce dit « maniement du transfert », terme qui évoque le tour de main de l’artisan, un savoir faire, cette technique donc se trouve ainsi mise sous la dépendance, sous la tutelle même de la théorie puisque c’est à elle que revient la charge de préciser ce qu’est le transfert.
Ce transfert, quelle définition conceptuelle pouvons-nous en proposer ? Peut-être convient-il de poser d’emblée sa polyvalence dans le texte même de Freud :
1- il est d’abord transport amoureux de l’analysant pour l’analyste, c’est l’amour de transfert, dans son usage le plus courant.
2- Il est aussi, dans la métapsychologie freudienne, celle qui concerne les mécanismes de formation des symptômes, le mécanisme même de cette formation : Il y a « transfert », par déplacement, de l’affect d’une représentation refoulée sur une représentation substitutive.
3- Mais c’est aussi, et c’est le sens premier que Freud lui donne dans l’Interprétation des rêves, la « transcription d’une langue dans une autre » (L’Interprétation des rêves, chapitre VI, « le travail du rêve » p.240). Quand cette transcription se fait dans le sens du contenu latent du rêve à son contenu manifeste, le transfert rend compte de la fabrication d’un rêve. Dans l’autre sens, du contenu manifeste à son contenu latent, ce même transfert, toujours pris dans le sens de traduction d’une langue dans une autre, livre le secret de ce qu’est « l’interprétation » du rêve.
Ce que Freud appelle « maniement du transfert », c’est donc, pour l’analyste, l’art de manier ces trois sens du mot, ce transfert d’amour pour l’analyste, ce transfert des affects qui provoquent les manifestations des symptômes pour arriver enfin à cette traduction d’une langue dans une autre qui consiste à retrouver la langue du désir inconscient.
Manier le transfert, pour l’analyste, c’est donc savoir interpréter les rêves, les symptômes mais aussi les actes de ses analysants malgré et grâce à cet amour de l’analysant éprouvé pour l’analyste.
A noter, que sous ces amours de transferts ainsi mises en avant, se cachent ces vigoureuses haines de transfert, non moins encombrantes pour le travail analytique. De ces haines solides nous avons quelques beaux exemples dans l’histoire du mouvement analytique. Mais elles sont, sinon passées sous silence, en tout cas, pas du tout analysées. A quand ce beau titre : « Le maniement de la haine de transfert » ?
21 mars 2008
l'analysant et l'analyste à la fin d'une analyse
Dans "La dynamique du transfert" (p. 57), Freud indique que le transfert ne joue le rôle d’une résistance que dans la mesure où il est un transfert négatif ou bien un transfert positif composé d'éléments érotiques refoulés. Lorsque nous "liquidons" le transfert en le rendant conscient nous écartons simplement de la personne du médecin ces deux composantes de la relation affective".
Cette définition de la résistance dans son lien au transfert ouvre quand même des horizons inattendus sur la question de la fin de l’analyse et par rapport au sort qui est réservé à l’analyste. Quel mode de relation les analysants gardent-ils vis-à-vis de leur analyste, une fois que ces éléments érotiques et de haine ont été rendus conscients ? Quelle expérience en avons-nous ?
Dans le texte de Freud nous pouvons recueillir deux assertions contradictoires. Pouvons-nous être d’accord avec ce que Freud en écrivait dans son grand texte « Délire et rêve dans la Gradiva
« Le processus de la guérison s’accomplit dans une récidive de l’amour, si nous rassemblons sous le terme « d’amour » toutes les diverses composantes de la pulsion sexuelle et cette récidive est indispensable, car les symptômes à cause desquels le traitement a été entrepris ne sont rien d’autres que des précipités des luttes antérieures liées ou au refoulement ou au retour du refoulé et ne peuvent être dissipés et balayés que par une nouvelle marée des mêmes passions. »
Cependant, si, dans ce roman, la petite Zoé Bertgang, qui a réussi à guérir de son délire son amoureux un peu fou, peut alors répondre à son amour, le psychanalyste ne peut en faire autant.
Freud nous l’affirme : « Le médecin a été un étranger et il doit aspirer à redevenir un étranger après la guérison ». Notons le : c’est une aspiration.
Lorsqu’il aborde à nouveau cette question dans un autre texte « analyse finie et infinie » il y apporte une nuance qui me paraît relever de l’expérience et qui donc parait plus plausible :
A propos de l’un de ses analysants qui lui avait reproché bien longtemps après de ne pas avoir tenu compte des éléments de transferts négatifs qui auraient dû être, selon lui, analysés, (Il s’agirait de Ferenczi ) Freud en fait ce commentaire : « … il ne faut pas estimer comme un transfert toute bonne relation entre analyste et analysé, pendant et après l’analyse. Il y a aussi des relations amicales qui sont fondées en réalité et s’avèrent viables ».
Alors, entre les deux possibilités, laquelle choisir ? J’aurais l’inclinaison de choisir la seconde. J’ai du mal à croire que l’analyste qui vous a en quelque sorte remis, une seconde fois, symboliquement, au monde, puisse redevenir un étranger pour vous, même si on peut s’en éloigner, tout comme nous nous sommes éloignés de nos amours oedipiennes, nos anciennes amours. Les circonstances de la vie et la mort elle-même peuvent en effet nous en séparer mais de ce travail commun il ne peut que rester des traces vives. Quand on ne se quitte pas "bons amis" peut-être en effet quelque chose n'a pas été entendu de la part de l'analyste et aurait mérité interprétation.
05 avril 2008
Guérison et « truquage »
Le terme même de guérison a mauvaise presse auprès des analystes. Mais pourtant, même si nous devons garder en mémoire l’indication de Freud, celle de ne pas être animé de la fureur de guérir ou encore de la guérison qui ne peut venir que de surcroît, il n’empêche que la psychanalyse a des effets et des effets bénéfiques pour le sujet car sinon comment chaque analysant mais aussi chaque analyste pourrait-il s’engager dans cette entreprise malgré toutes les embûches rencontrées à commencer par le choix d’un psychanalyste, les souffrances réveillées, remises à vif, du fait du transfert, et ce qu’il en coûte à chacun des efforts de toute sorte, surtout et y compris les efforts financiers.
En 1978, au moment de la clôture du congrès de la transmission de la psychanalyse, Lacan avait posé cette question « comment se fait-il qu’il y a des gens qui guérissent, qui guérissent de leur névrose, voire de leur perversion, car c’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent » et pour en rendre compte il avait avancé un curieux terme celui de « truquage ».
Si on tourne un peu autour de ce mot, il est pour le moins ambigu. Il peut décrire le savoir faire du psychanalyste, il connaît le truc, comment s’y prendre. Il évoque donc l’habileté de l’artisan ou l’astuce du bricoleur. Mais si nous passons du mot truquage au verbe truquer, il prend tout d’un coup une tonalité plus péjorative. Surgissent à l’horizon une cohorte de truqueurs, de faussaires, d’escrocs. Il me semble que les analystes ne doivent pas perdre de vue cette dimension maléfique du trucage. Car ils se tiennent sur cette étroite limite, une crête entre deux versants, celui de l’habileté et celui de l’escroquerie. Je reprends ce terme puisqu’il a déjà été utilisé par Lacan.
Ces deux versants possibles du truquage vont se trouver mis en jeu, mis en scène à propos des fantasmes de guérison de l’analysant qui existent dans toute analyse, pour peu bien sûr qu’on y prête attention.
L’un des plus célèbres fantasmes de guérison de la littérature analytique est incontestablement celui de l’Homme aux loups, mais comme il est un peu long à développer ici, j’en ai choisi un autre, celui d’une analysante de Freud dont il nous raconte le rêve. « Voici un beau rêve d’eau… Il servit beaucoup à la cure. Pendant son séjour d’été au lac de… elle se précipite dans l’eau sombre, là où une lune pâle se reflète dans l’eau. Des rêves de cette espèce précise Freud sont des rêves de naissance. L’analyse est pour cette jeune femme une seconde naissance. Elle est sauvée guérie par son analyste. Elle exprime aussi par ce même rêve, un timide désir de devenir mère, autrement dit d’être enceinte comme on dit des œuvres de Freud.
Dans l’analyse ces fantasmes de guérison s’expriment par toutes les équivoques signifiantes du verbe « sauver ». Ces sauvetages sont souvent en rapport avec l’eau, la mer ou les rivières. Ce sont soit des fantasmes de grossesse, soit des fantasmes de renaissance. Quand une femme sauve un enfant de l’eau, comme la fille du pharaon, elle est sa mère. Quand un homme sauve une femme, il lui donne un enfant, ou il est son enfant.
Mais là où ces fantasmes sont intéressants c’est qu’ils nous permettent d’aborder cette question du truquage selon ces deux versants, bénéfique et maléfique, car il se trouve que le désir d’être guéri, sauvé par l’analyste, peut venir rencontrer coïncider avec le désir de l’analyste de sauver, de guérir son analysant.
Pour vous en donner une idée, je vous raconte juste le rêve fait par une analyste à propos de ces fantasmes de sauvetage. « Je me trouve sur une plage de l’Atlantique. Soudain deux ou trois grosses vagues se forment. Je me précipite pour sauver de très nombreux enfants entrain de se noyer. A côté de moi, il y a des parents qui ne se font aucun souci pour leurs enfants. Je tente de sauver leur dernier enfant, mais pour sauver ma propre vie, je le laisse échapper. Les parents m’engueulent, mais je leur réponds qu’après tout, ce sont eux les parents ».
Je ne sais pas grand-chose de ce rêve et ne peut donc le déchiffrer davantage sans l’appui de la rêveuse, cependant c’est un typique fantasme de sauvetage.
Dans l’approche que j’en ai faite j’ai utilisé ce rêve pour montrer comment il fallait pouvoir dissocier ce qu’il en est du désir de chaque analyste de ce désir du psychanalyste. Cette séparation entre les deux est en effet lisible dans le texte de ce rêve. Il y a un franchissement effectué entre son désir de sauver beaucoup d’enfants, de les sauver et de les guérir, et le fait qu’elle en attribue en un second temps, la responsabilité aux parents.
C’est donc dans la façon dont chaque analyste gère ses propres fantasmes de sauvetage, son désir de guérir les analysants, qui établit une ligne de démarcation entre le truquage, comme savoir faire du psychanalyste, ou truquage escroquerie en tant qu’il laisserait l’analysant sous la dépendance voire l’emprise du désir de l’Autre qu’est pour lui l’analyste.
10 avril 2008
Petite note clinique trouvée dans les textes de Freud à propos de la crainte de se jeter par la fenêtre
Dans l’un de ses premiers textes contemporain des Etudes sur l’hystérie, qui a pour titre « Obsessions et phobies », Freud avait décrit quelques obsessions typiques selon lui. Plusieurs femmes se plaignaient de l’obsession de se jeter par la fenêtre, de blesser leurs enfants avec des couteaux ou des ciseaux. Une fois interprétées, ces obsessions se révélaient être liées au fait que ces femmes n’étaient pas du tout satisfaites dans leur mariage et qu’elles « se débattaient contre les désirs et les idées voluptueuses qui les hantaient à la vue d’autres hommes ».
Freud interprète donc ces deux séries d’obsessions celle de blesser ses enfants et de se jeter par la fenêtre dans ce même registre de tentations sexuelles mais sans en dire plus sur ce désir par rapport aux enfants, à moins qu’il n’ose formuler que c’est lié à un désir de se débarrasser d’eux. Mais on peut par contre rapprocher cette compulsion à se jeter par la fenêtre d’un autre symptôme qui apparemment relève de la même origine, la phobie de se jeter par la fenêtre. Il la décrit dans l’une de ses lettres adressées à Fliess, la lettre 53 (p. 160 de la naissance de la psychanalyse).
Il écrit à Fliess « Peut-être ne t’ai-je pas encore parlé de l’analyse de quelques phobies. « La peur de se jeter par la fenêtre » est une erreur du conscient et respectivement du préconscient et se rattache à un contenu inconscient où la fenêtre joue un rôle ».
Voici quel sens lui donne : L’idée inconsciente est celle d’aller à la fenêtre et faire signe à un homme de monter, comme le ferait une prostituée.
Il y a rejet et angoisse à cause de ce déclenchement d’un désir sexuel. On peut se poser la question si ce désir ne prendrait pas de nos jours une forme plus rude, voire plus directe.
Encore que la peur de tomber par la fenêtre reste un symptôme encore actuel et les fantasmes de prostitutions très nombreux et présents dans toute analyse de femme. On peut les retrouver notamment dans L’interprétation des rêves de femmes tels que Freud nous les rapporte notamment incontestablement le plus délicat, le plus effarouché, celui dit « des services d’amour » (1)
Peut-être est-ce lié au fait que tomber par la fenêtre peut également avoir un autre sens, celui d’être mis au monde, de naître(2). Et comme ce sens peut également être inversé, passer de l’actif au passif, il peut aussi avoir le sens de mettre au monde un enfant.
Alors on peut se poser la question du double sens de ce « tomber par la fenêtre » et se demander également en quoi ces fantasmes de prostitution pourraient être mis en lien avec le désir d’obtenir un enfant du père. Je proposerai cette hypothèse, cet enfant serait alors tout à fait l’équivalent d’un objet phallique, qu’un homme, de façon anonyme, (au lieu du père) pourrait lui attribuer. Mais cet énfant-phallus ainsi obtenu fantasmatiquement et quelquefois réellement ne l’inscrirait pas ainsi dans un destin féminin, mais renforcerait au contraire ses identifications viriles : Elle serait ainsi en possession non pas tellement d’un enfant, mais d’un phallus et ce dans une relation maintenue au désir de sa mère.
1- S. Freud, « Rêves et télépathie », Résultats, idées, problèmes, vol II. PUF.
2- S. Freud, L’interprétation des rêves, p131. PUF.
27 juin 2008
De la nécessité de parler de son travail d'analyste à un autre analyste
Dans les temps anciens, ceux où j'ai commencé à exercer le métier de psychanalyste, les jeunes analystes travaillaient pendant plusieurs années si je puis dire « sous contrôle ». Certes ce mot est plus que mal choisi. On préfère quelquefois à ce mot de contrôle, surtout dans les pays anglo-saxons, celui de supervision. Enfin c’est le mot en usage pour indiquer le fait qu’à ses débuts, il est judicieux qu’un analyste puisse parler de son travail avec ses analysants à un autre analyste.
Il y a quelques années, nous avions proposé avec quelques amis analystes de débaptiser ce contrôle, pour tous les effets surmoïques qu’il pouvait provoquer en référence à cette période infantile de l’apprentissage de la propreté avec éducation des sphincters. A la place nous avions proposé le nom d’accompagnée. Le jeune analyste était accompagné dans ses premiers pas auprès de ses analysants, par un analyste plus expérimenté.
Quelque soit le nom choisi, ces séances d’accompagnée ne sont pas tellement nécessaires pour une question d'habilitation ou de reconnaissance de l’analyste par ses pairs, mais plutôt à cause du besoin qu’il ne peut qu’éprouver de faire le mieux possible ce qui était attendu de lui, une écoute efficace de ses analysants ayant pour effet une juste interprétation.
Plutôt que de clinique ou de théorie, il me semble que dans ces accompagnées, il s'agit plutôt d’acquérir une technique analytique, avec la conscience aigüe de l’analyste de ce qui peut lui faire défaut et aussi la responsabilité qu'il se trouve avoir à assumer.
Mais il ne faut pas trop non plus noircir le tableau de cette inexpérience éprouvée : certes en théorie, jouer les éléphants dans de la porcelaine, ce n'est pas forcement ce qu'il y a de mieux pour l'analysant, pourtant ... la proximité de sa propre analyse peut donner à l'analyste quelques aperceptions fructueuses qui, pour être intempestives n'en sont pas pour autant nocives. Mais quitte à jouer les éléphants, il vaut mieux à ce moment là, se la jouer modeste.
Au fond, un analyste inexpérimenté mais qui a conscience de son inexpérience, se retrouve un peu dans la position de Freud vis à vis de ces premiers analysants. Ils découvriront ensemble l'inattendu de leur histoire.
Cependant n'ayant pas forcément son génie, autant que cet analyste fasse part de ses interventions, repérages et interprétations diverses à un tiers qui, par le transfert, lui permette d'élaborer ce qui se passe entre lui et ses analysants.
C'est ce que les anciens analystes appelaient de ce mot affreux : "une toilette contre-transférentielle ». Avec un contrôle, on aurait en somme besoin de quelqu'un d'autre pour se débarbouiller. Je plaisante bien sûr.
En termes lacaniens, il s'agirait plutôt de laisser émerger, de dégager ce terme si décisif dans chaque analyse, du désir du psychanalyste. C'est donc une démarche valable pour tous les analystes. Pour ceux qui ne sont plus "novices", le danger serait plutôt de devenir un vieil éléphant, celui à qui on ne la fait pas.
Passer sans arrêt de la position d'analysant à celle d'analyste n'est certes pas confortable mais fort salubre. Il me semble que c'est ça la fonction d’une accompagnée, c'est favoriser ces séries de passages, et hop ! d'un côté. Et hop ! de l'autre.
C'est une question d'agilité et il ne faut surtout pas se rouiller.
Peut-être ne faudrait-il pas aussi oublier la bonne vieille recette de Freud : "ne pas hésiter, et sans fausse honte, à retourner sur le divan, par exemple tous les cinq ans". Ca revient vite mais ça évite de devenir un vieil éléphant à la peau dure.
18 novembre 2008
Une relecture de "constructions en analyse"
Dans "Constructions en analyse", Freud écrit : "L'intention du travail analytique est d'amener le patient à lever les refoulements des débuts de son développement.
L'analyste ne peut travailler pour cela que sur la matière psychique que lui fournit l'analysant, "des fragments de souvenirs contenus de façon déformée dans les rêves", des souvenirs écrans mais aussi "des idées incidentes qui émergent lorsqu'il se laisse aller à l'association libre" et enfin "des actions plus ou moins importantes du patient à l'intérieur ou à l'extérieur de la situation analytique qui mettent en scène avec l'aide du transfert les souvenirs oubliés et favorisent aussi le retour des affects appartenant au refoulé."
Comment avec tous ces matériaux psychiques pouvons nous retrouver le chemin de ces souvenirs perdus ?
Freud utilise, pour décrire sa démarche une métaphore théâtrale: Le travail psychique consiste en deux pièces distinctes qui se jouent sur deux scènes séparées et concernent deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent".
Dans ce travail, l'analyste devient en quelque sorte le régisseur chargé de maintenir des liens entre les deux scènes, les deux pièces de théâtre qui s'y jouent et surtout entre les protagonistes du drame. Ainsi pour maintenir cette métaphore, lorsque l'analyste communique à son patient les constructions qu'il a échafaudées, il établit pour un court moment un lien entre les deux scénarios.
Mais ces deux scénarios ne peuvent être les mêmes. Freud le précise ainsi :
« Nous savons tous que l'analysé doit être amené à se remémorer quelque chose qu'il a vécu et refoulé, et les conditions dynamiques de ce processus sont si intéressantes qu'en revanche l'autre partie du travail, l'action de l'analyste, est reléguée à l'arrière-plan ».
A noter que cette action de l'analyste, Lacan l'appellera beaucoup plus tard « l'acte analytique » et ce, pour lui aussi, l'opposer radicalement à ce qu'il nommera « la tâche psychanalysante » marquant bien le fait que c'est avant tout l'analysant qui travaille, qui entreprend son analyse.
Il poursuit, à propos de ce qui est la part de l'analyste dans cette tâche :
De tout ce dont il s'agit, l'analyste n'a rien vécu ni refoulé ; quelle est donc sa tâche ? Il faut que, d'après les indices échappés à l'oubli, il devine ou plus précisément il construise ce qui a été oublié. La façon et le moment de communiquer ces constructions à l'analysé, l'explication dont l'analyste les accompagne, c'est là ce qui constitue la liaison entre les deux parties du travail analytique, celle de l'analyste, et celle de l'analysé ».
Plus loin dans son texte, Freud précise où se situe la différence entre la construction et l'interprétation.
« Le terme d'interprétation se rapporte à la façon dont on s'occupe d'un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué etc.. Mais on peut parler de construction quand on présente à l'analysé une période oubliée de sa préhistoire, par exemple en ces termes : "Jusqu'à votre énième année vous vous êtes considéré comme le possesseur unique de votre mère. A ce moment là un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte déception. Votre mère vous a quitté quelques temps et même après, elle ne s'est plus consacré à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle sont devenus ambivalents. Votre père a acquis depuis une nouvelle signification pour vous. ..."(2) Est-ce que nous ne voyons pas apparaître là une élégante mise en perspective de toute la structure d'une névrose? Elle se dessine autour de cette rencontre décisive du désir de la mère, dans une confrontation avec un objet rival qui occupe cette place convoitée d'objet du désir de l'Autre. Normalement le père, c'est sa fonction, est là pour débusquer l'enfant de cette place d'objet métonymique de la mère. De par l'interdit de l'inceste il ne pourra plus être l'unique possesseur mais surtout, si on peut dire, l'unique possédé de sa mère. Dans la névrose, ce désir d'être désiré est en partie maintenu. Il doit devenir interdit, par tout ce qui se met en jeu dans l'analyse, autour du désir du psychanalyste en tant que tel.
N'est-ce pas aussi ce que Freud commence à faire avec Ernst, dans le journal de cette analyse, lorsqu'il reconstruit pour lui, les sources oedipiennes de sa haine du père et de son désir de sa mort, en relation avec ses désirs sensuels pour les gouvernantes, substituts de sa mère ?
29 avril 2009
deux actes symboliques de Freud au cours de l'analyse de l'Homme aux rats
(L’apport d’une assiette de hareng et le fait qu’il lui donne à lire « La joie de vivre » de Zola, une autre nourriture)
Les notes du samedi 28 décembre du « Journal d’une analyse », celle de l’H’omme aux rats, commencent par une phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, « il a faim et on le nourrit ».
C’est le sujet de la seconde phrase qui fait énigme qui est cet «On » qui nourrit ?
Comme si entre Freud et son analysant soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Le fantasme au hareng apparaîtra dans les jours qui viennent, mais, pour l’instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c’est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick (Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu’avec la névrose obsessionnelle d’Ernst on n’aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l’autre.
Dans toutes ses compulsions, on voit en effet apparaître, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l’affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.
Celle concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu’il dit de cette compulsion de maigrir :
« Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l’une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l’idée qu’il était gros et qu’il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d’août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s’arrêter baigné de sueur. L’idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l’ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l’esprit, un jour, qu’à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d’un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l’appelait Dick, comme c’est la coutume en Angleterre. C’est ce Dick qu’il aurait voulu tuer (1). »
Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie « Gros ».
Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :
1 - c’est d’une part le fait qu’elle arrive en association avec le fait qu’il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger. Donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l’analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l’entendre comme le désir qu’il mange et donc qu’il vive ?
2 – Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série compulsions, il s’agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu’il s’agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c’est lui qui en a eut l’idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s’appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 – est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l’anorexie. Je me souviens d’une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d’être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.
A la fin de ces notes on s’aperçoit que Freud à accomplit au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture « Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola » !
Or si on se reporte à ce livre de Zola on s’aperçoit qu’il se termine avec cette dernière phrase : « Faut-il être bête pour se tuer ! »
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu’il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l’analyste et pourtant !



